INTRODUCTION
Beaucoup de personnes de bonne volonté comme vous tous, se sentent désta-bilisés et frustrés aujourd’hui : terrorisme, changement climatique, crise fi-nancière, mondialisation, grippe ‘porcine’ et SIDA ! Tout cela nous donne le sentiment que quelque chose va mal et qu’il faut un changement. Beaucoup dans les pays développés en sont conscients et sont de plus en plus enclins à faire quelque chose en ce sens. S’il s’agit de changer notre façon de voyager, de travailler et de trouver l’énergie requise, OK, allons-y. Je pense que beaucoup d’entre nous soupçonnent que la vie pourrait être meilleure si nous pouvions répondre de façon créative aux défis actuels et adopter des styles de vie sim-ples, avec souci des autres et moins centrés sur le « moi » et nos appétits im-médiats.
MAIS comment y arriver ?
En fait nous manquons d’une vision commune et nous ne connaissons pas la route à suivre. Nous, chrétiens, nous semblons manquer de confiance pour pousser en avant nos idées et nos propositions. Le résultat, c’est que nous nous arrêtons, et nous espérons que d’autres feront sortir une solution de quelque part. Ceci nous conduit à un découragement vivement ressenti qui nous paralyse. Comme si les questions posées étaient trop énormes et comme si notre civilisation manquait de ressources pour faire face aux problèmes – beaucoup de ces problèmes d’ailleurs dus clairement à nous-mêmes.
Ce que je voudrais dire aujourd’hui c’est pourquoi je pense que certaines de ces ressources dont nous avons terriblement besoin commence à apparaître. Je voudrais vous montrer que, en tant qu’Anciens Élèves des Jésuites, vous êtes bien placés pour vous engager. Et je veux vous inviter à vous joindre à l’effort des Jésuites pour faire la différence dans une des luttes les plus crucia-les de notre temps.
UNE LECTURE du SIDA
Permettez une introduction personnelle. Aurais-je été surpris, jeune Jésuite, si on m’avait dit que je serais engagé dans la lutte contre le SIDA en Afrique ? Oui, très certainement ! Dans les années 1960 – 1970, je brûlais de recevoir mission de la Compagnie pour la promotion de la justice. J’ai fait des études interdisciplinaires sur la réflexion sociale aux EEUU 69-67 ; j’ai été engagé dans l’apostolat social, j’ai travaillé au Canada jusqu’en 1989 ; puis au Salva-dor en 1990-1991 ; et finalement à Rome jusqu’en 2002.
Et maintenant, je me vois travailler dans un domaine de santé publique que beaucoup voient comme très controversé. Mais si nous apprenons à bien re-garder le SIDA, je suis sûr qu’ensemble nous trouverons la bonne route. C’est ce que je voudrais partager avec vous.
Selon ONUSIDA [ONUSIDA, Rapport mondial sur l’épidémie du VIH/SIDA, 2008], en 2007, environ 22 millions de personnes en Afrique sub-saharienne sont contaminées par le VIH. Cela représente 67 % des séropositifs dans le monde. Les trois-quarts des décès enregistrés relatifs au SIDA en 2007 sont survenus en Afrique sub-saharienne. Mais ces statistiques alarmantes sont hyper-simplifiées ! Le SIDA est un phénomène très complexe. Comment pouvons-nous y faire face ?
La RÉPONSE de l’Église
Dans les jours d’antan, on avait l’habitude de séparer vie morale personnelle et éthique sociale, séparer identité individuelle de la famille. Après sept années de travail en Afrique, j’ai pris conscience que les domaines comme la santé, la vie morale, la justice, la culture, la raison et la foi sont très intimement reliés entre eux. Aucun de ces domaines n’a de sens sans les autres et sans une vi-sion qui guide, qui vient de Dieu et qui nous guide vers Lui.
Ce que je vous dis ici à propos du SIDA est ce que le Pape Benoît XVI nous dit dans sa grande encyclique Caritas in Veritate [Caritas in Veritate est facile à trouver à www.vatican.va – choisir "Saint Siège", puis "Benoît XVI" et puis "Encycliques"; ou à votre librairie Catholique] – Charité dans la Vérité. Il nous montre comment penser avec clarté sur notre société et sur l’économie. Il nous montre comment mettre de l’ordre dans nos réflexions en mettant les choses à leur place propre. Les sciences sociales recherchent des faits et des tendan-ces ; la politique sociale met en œuvre des décisions des gouvernements au su-jet de ce qui doit se faire, mais c’est NOUS seulement (croyants et penseurs) qui pouvons peser le pour et le contre, c’est NOUS seulement qui pouvons op-ter pour des valeurs fondamentales et travailler pour le meilleur de toute la famille humaine sous la lumière de Dieu. Le Pape dit : « Cessez de séparer ‘dé-veloppement’ et ‘homme intégral’. En effet, vous ne pouvez pas laisser l’économie trouver sa propre éthique séparée de l’Homme. Vous ne pouvez pas laisser la biotechnologie trouver sa propre éthique, séparée de l’Homme. Vous ne pouvez pas laisser la sexualité trouver sa propre éthique, séparée de l’Homme. Avant tout et en définitive, vous ne pouvez pas séparer l’Homme – créature et Dieu – créateur. Ce n’est pas une nouvelle idéologie mais c’est la prise en considération renouvelée des points de référence indispensable – Dieu notre Créateur et l’Homme dans sa totalité, toute la famille humaine – points de référence sans lesquels nous continuerons certainement à être de plus en plus perdus.
Cet enseignement ne simplifie pas le problème ni n’offre des solutions faciles. Mais c’est un enseignement très inspirant. Il dit ce que nous cherchons déses-pérément à entendre – une vision et une méthode qui intègrent tous les as-pects et qui nous humanisent. Voilà ce que j’apprends en travaillant sur le SI-DA en Afrique ! Nous avons besoin d’une action bien focalisée à différents ni-veaux et dans différentes directions.
Si le SIDA est la plus grande menace contre l’Afrique depuis la traite des escla-ves, faisons-lui face dans sa totalité (pas seulement sous certains aspects qui nous intéressent nous) et en respectant radicalement la morale humaine (et pas une morale ‘ad hoc’ ou faite à la mesure de nos intérêts). C’est ce qui ar-rive quand les gens pensent au SIDA seulement en termes médicaux (plus de médicaments et uniquement des médicaments) ou en termes de techniques de reproduction (préservatifs) ou quelque chose de honteux (moralisme).
Une approche limitée et superficielle ne rejoint pas la nature réelle de ce qui est en jeu, et en faisant ainsi on rend les choses pires encore. C’est ce que di-sait avec justesse le Pape Benoît XVI pour aider à surmonter le SIDA [Cliquez sur http://jesuitaids.net/htm/news/09_Czerny_B-XVI_FRA.pdf]
- D’abord, humaniser la sexualité, c’est-à-dire un renouveau spirituel et hu-main qui apporte avec soi une nouvelle manière de se comporter l’un envers l’au-tre… Cet effort renouvelle l’homme intérieurement et donne une force spirituelle et humaine, pour un juste comportement à l’égard de son propre corps et de celui d’autrui.
- Le deuxième élément : une véritable amitié surtout pour les personnes qui souffrent, la disponibilité, même au prix de sacrifices et de renoncements per-sonnels, à être proches de ceux qui souffrent… C’est une capacité de souffrir avec ceux qui souffrent, de rester présents dans les situations d’épreuve.
Essayant d’aider les Africains qui sont en risque de VIH ou qui souffrent du SIDA, j’apprends beaucoup sur l’intégrité et le sens de responsabilité qui sem-blent manquer dans notre monde fragmenté et qui sont essentiels si nous vou-lons vivre, non pas comme des voisins dans un bidonville global, mais comme des frères et des sœurs dans la famille humaine.
J’ai aussi appris ceci : la mission de l’Eglise sur le SIDA est une mission pour 100 ans. Nous sommes dans les premières années d’une situation qui peut durer encore un siècle. Ce n’est pas comme le tsunami, un désastre soudain qu’il faut affronter immédiatement. En ce qui concerne les morts en Afrique, nous avons un tsunami chaque six semaines. Mais si c’est vraiment une mis-sion d’un siècle, alors c’est un kairos, une chance providentielle : autant pour l’Eglise d’apprendre ce que signifie être Eglise, que pour nous d’apprendre ce que le Christ nous a confié à faire sur cette terre.
Les contraintes
- En avançant, nous apprenons que le SIDA est très complexe. C’est un virus qui réduit et détruit le système immunitaire. Mais c’est aussi une réalité culturelle, familiale, communautaire et spirituelle. Le combat contre le SIDA doit être mené sur tous ces fronts.
- Les statistiques peuvent être très décourageantes et superficielles
- Les ressources financières sont souvent hors de notre portée.
- Le défi extraordinaire de la prévention est lié à l’éducation et à la for-mation - Est-ce que nos écoles et universités jésuites forment nos di-plômés à rester « SIDA-libres » ?
Le SIDA est une maladie de pauvreté et de désespoir, des conflits, de la souf-france, de toutes les conséquences qui surviennent parce que nous sommes des pays qui ne peuvent pas produire, qui ne peuvent pas exporter, qui n’ont pas une bonne gouvernance, qui sont souvent en guerre, où abondent les ré-fugiés, minés par la corruption. Les malheurs de l’Afrique se compliquent en-core davantage quand le SIDA vient s’y mêler. Non par hasard, c’est la même formule pour les autres grands défis dont on parle ici : bonne gouvernance, transparence, la paix, justice sociale et écologie. Sans une éthique forte, tant privée que personnelle, tant publique que culturelle, nous sommes perdus.
AJAN: UNE CONTRIBUTION JESUITE
Le développement intégral de l’homme est une vision merveilleuse. Quelle est la part que les Jésuites – et sans doute leurs Anciens – doivent-ils prendre ? Je donne l’exemple d’AJAN.
En juin 2002, les Supérieurs Majeurs des Jésuites d’Afrique et de Madagascar (JESAM) ont fait de la lutte contre la pandémie une priorité principale com-mune. Ils ont créé le Réseau Jésuite Africain contre le SIDA (AJAN) pour toute l’Assistance.
Depuis lors, j’ai eu cette bonne fortune de coordonner les activités de AJAN et je suis heureux de partager avec vous ces sept années d’expériences.
La mission d’AJAN consiste à aider les Jésuites en Afrique sub-saharienne - leurs œuvres et communautés, personnellement et avec leurs collègues - à ré-pondre au VIH et au SIDA d’une façon efficace, coordonnée, évangélique, culturellement sensible et spirituellement fondée.
- Efficace : Dans chaque pays, apprécier ce que font déjà les Jésuites, ap-puyer et renforcer les engagements qui existent ; encourager ce que les Jésui-tes veulent commencer et leur apporter toute aide possible.
L’AJAN a réussi à renforcer et coordonner les efforts de beaucoup d’indi-vidus, à donner de la crédibilité à l’engagement de l’Église dans la résistance à l’expansion pandémique du SIDA et, surtout, à accompa-gner avec dignité beaucoup de ceux qui souffrent de ses effets (Ancien Supérieur-Général, Peter-Hans Kolvenbach, S.J., Janvier 2007). - Coordonnée : On encourage les Jésuites à ne pas travailler en isolés mais comme un corps en se soutenant mutuellement. Comment tous ces engage-ments des Jésuites pour le SIDA peuvent-ils être reliés et soutenus ? D’abord et avant tout par la communication, système nerveux d’AJAN. Avec des Jé-suites présents partout dans l’Afrique sub-saharienne, la communication constitue un système nerveux et capillaire vital qui fait de nous un seul corps vivant. Au fil des années, AJAN a uni, étape par étape, programmes et com-munautés dans un réseau jésuite continental qui a sa voie propre et la capaci-té d’agir de manière coordonnée.
- Évangélique: Le paradigme de guérison, c’est Jésus qui touche le lépreux. Il dit d’abord : ‘bien sûr, je veux te guérir’ ; puis il tend la main et touche le ma-lade. Pour moi, c’est Dieu qui est présent en ce temps du SIDA. Il veut vrai-ment guérir et tendre la main pour toucher. Guérir, c’est être touché, et ainsi être humainement traité, être intégré et capable de se sentir à l’aise. Nous sommes les instruments de Dieu pour atteindre et toucher les malades. Il ne peut le faire sans nous.
La propagation du SIDA est un fait terrible et préoccupant. L’Assistance d’Afrique, à travers AJAN, entreprend des initiatives remarquables pour aider les victimes de ce fléau et, plus important encore, pour éduquer les personnes à un comportement moral adéquat (Père Général Adolfo Nicolás, S.J., Septembre 2008). - Culturellement sensible : La culture mondialisée s’impose de façon obvie comme une force irrésistible à l’Afrique : culture de la consommation, la nudité et les excitations de la publicité, l’invitation à la pratique de relaxation par le sexe, etc. Mais le VIH et le SIDA touchent tellement à la personne qu’il faut beaucoup de respect pour les coutumes locales et les valeurs traditionnelles. La Compagnie de Jésus, active dans presque 30 pays, cherche à intégrer son action suivant une nécessaire inculturation.
- Spirituellement fondée : De plus, viser la pandémie de façon isolée ou seu-lement suivant quelques aspects tournera court. Nous sommes convaincus que la spiritualité ignacienne est le meilleur moyen pour approfondir et soute-nir la pastorale jésuite pour le SIDA ; cette spiritualité doit pénétrer toutes les actions dans ce champ et les unir en profondeur. Avec une compréhension commune de notre spiritualité en matière de VIH, de SIDA et de la souffrance, nous aurons alors la colonne vertébrale sur laquelle nous pourrons attacher les structures nécessaires pour répondre à la pandémie. Nous pensons que les Exercices Spirituels sont une école de prière pour ceux qui sont infectés ou af-fectés par le SIDA et pour ceux qui prennent soin d’eux. Nous y découvrons la formation à la conscience morale et au discernement qui aide à faire les choix difficiles en fidélité à l’Évangile et à l’enseignement de l’Église.
Etant dans l’Eglise, nous qui sommes proches du peuple, sommes bien placés pour traiter de ces choses par l’accueil, le soutien des groupes, les visites à domicile, les prédications et l’accompagnement spirituel, et par une juste inté-gration du SIDA – d’une manière qui ne juge ni ne condamne - au sein de la vie de nos communautés.
Une chose qui n’est jamais dite, ce sont ces milliers de miracles qui ont lieu depuis que le SIDA est apparu, ce sont ces milliers de fois que Dieu a agi à travers les gens, que les personnes ont été guéries et que certains ont aidé les autres.
Je vous raconte une histoire extraordinaire : Quelque part, un homme était al-lé travailler en ville. Il revient dans son village et viole une jeune fille et lui transmet le VIH. Aussitôt après, la maladie commence à agir en lui. Il tombe malade et tous les gens se détournent de lui. La seule personne qui vient prendre soin de lui, c’est cette fille. Elle veilla auprès de lui jusqu’à sa mort. Il y a ainsi beaucoup d’histoires de guérison, de pardon et de réconciliation.
Le SIDA est un kairos, un moment de vérité qui implique jugement et grâce, une occasion favorable : Le temps est venu. Le moment de vérité est arrivé. D’une façon très mystérieuse, la pandémie donne une chance de vivre l’Evangile et d’être Eglise d’une manière telle que nous ne le pourrions peut-être pas autrement.
QUE POUVONS-NOUS FAIRE ?
Beaucoup de travail est déjà en train de se faire dans presque 30 pays de l’Afrique subsaharienne. Avec la coordination et l’appui d’AJAN, les Jésuites fournissent leur leadership dans les communautés, les écoles, les collèges et les universités, dans les paroisses et les familles. Ils apportent : le support in-tégral et le service pastoral ; l’éducation pour les orphelins ; le plaidoyer pour que le traitement soit vraiment accessible à tous ; la formation aux valeurs comme fondement solide de la prévention ; la recherche et la réflexion sociale, culturelle et théologique.
Grand merci aux Anciens du Lycée Saint Joseph (Avignon) qui ne manquent pas une occasion de faire connaître le travail d’AJAN, et qui nous assurent que le soutien financier qu’ils nous apportent chaque année perdurera.
Grand merci à l’Association Mondiale Pedro Arrupe, pour leur aide généreuse offerte à un programme jésuite de lutte contre le SIDA en Afrique, l’important étant qu’il concerne des jeunes et/ou des orphelins victimes directes ou indi-rectes du SIDA.
Nous sommes appelés à :
- Chercher à atteindre les plus vulnérables et ceux qui sont oubliés avec charité : le traitement, la nourriture équilibrée, le soin pastoral et le sou-tien amical
Par exemple ici a Bujumbura : le Service Yezu Mwiza (SYM) existe pour les communautés qui ont beaucoup souffert pendant les années de guerre, pour maintenant servir tous sans distinction. Le programme est à l’œuvre dans deux paroisses de bidonville et dans huit sur les collines abandonnées et inac-cessible autour de la ville. Nous sommes appelés d’atteindre ceux qui sont dans le besoin, aux delà des frontières, comme Jésus l’a fait, en partageant leur vie. « Frontière » veut dire que des autres organisations ne vont pas là. - Améliorer les réponses au VIH et SIDA en termes d’extension, de qualité et de profondeur
- Informer et instruire de toutes les manières possibles pour que l’Afrique soit mieux équipée pour vaincre le SIDA
- Assurer un leadership de vision, d’innovation et d’action
- Infuser la foi, la vie et l’espérance
Voulez-vous les Anciens des Jésuites vous engager dans la même entreprise, la même mission ?
En établissant AJAN en 2002, le JESAM a fait très clairement de ce fléau pan-démique une priorité urgente pour la Compagnie de Jésus en Afrique, dans la ferme conviction que les Jésuites ont une contribution unique à apporter dans la lutte contre le VIH et le SIDA. AJAN est une réponse d’une grande flexibilité et, comme le sont tous nos ministères importants, un engagement à long terme. Même quand les intérêts se déplacent et que les ressources s’épuisent, la Compagnie de Jésus s’engage à lutter jusqu’à ce que le SIDA n’existe plus.
Michael Czerny, S.J.
Coordinateur
7ème Congrès de l’Union mondiale des anciens élèves des Jésuites
Bujumbura, 25 juillet 2009

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