Interview du RP Pierre Salembier sj, Délégué du Père Général auprès de l’Union Mondiale des Ancien(ne)s Elèves, par Michel Jadot (Bruxelles)

[Michel Jadot] Père Salembier, le 7e Congrès Mondial des Anciens et Anciennes Elèves des Jésuites vient de se terminer à Bujumbura au Burundi. Nous voici dans l’avion qui nous ramène en Europe. Quelles sont les premières impressions qui vous viennent à l’esprit ?
[P Salembier sj] Des impressions très positives. Nous avons eu un véritable congrès de réflexion. Nous nous y sommes engagés ensemble avec assiduité ; nous avons eu de bonnes conférences et des travaux en groupes très denses. Ces travaux ont non seulement produit de bonnes propositions, mais ils ont été l’occasion de rencontres enrichissantes entre les congressistes. On ne peut donc parler de rencontres superficielles comme je l’ai parfois vu dans le passé. Il eût d’ailleurs été navrant de faire quelque chose de superficiel ici, dans la Région des Grands Lacs où les enjeux sont si existentiels.
L’austérité du lieu a eu un effet positif, de même que les difficultés de déplacements individuels (tous dépendaient des bus du congrès) et de connections Internet. Le résultat est qu’on se parle et que les échanges sont féconds.
Les Congolais, les Rwandais, les Tanzaniens ont découvert leurs voisins, mais aussi les Zambiens, les Tchadiens, les Kényans, les Nigérians, les Africains du Sud. A fortiori, les Indiens, les Chiliens, Argentins, Italiens, Français, Indonésiens, etc. Ce fut un congrès d’écoute. Les Africains en particulier s’y sont exprimés avec courage et franchise.

[Michel Jadot] … ce congrès fut aussi un succès par le nombre et la diversité …
[P Salembier sj] Bien sûr, parmi les 213 participants on trouve 31 nationalités, 120 Africains et 93 participants d’Europe, Asie, Amérique du Nord et du Sud. Ce fut donc vraiment un congrès international. Un regret : seules 30 femmes étaient présentes, ce qui est trop peu.

[Michel Jadot] Pourquoi ce congrès de l’Union Mondiale, s’est-il déroulé en Afrique ?
[P Salembier sj] Une disposition statutaire de l’Union Mondiale prévoit que les congrès soient organisés sur base tournante sur tous les continents [NdR: Les sept congrès ont eu lieu comme suit : le congrès fondateur a eu lieu à Bilbao en 1956, le 2e congrès eut lieu à Rome en 1967, le 3e à Versailles en 1986, le 4e à Loyola en 1991, le 5e en Australie à Sydney en 1997, le 6e en Inde à Kolkatta en 2003 et le 7e en Afrique à Bujumbura en 2009.]. Après les congrès de Loyola, de Sydney et de Kolkatta, il était prévu que ce congrès ait lieu en Afrique en 2009. Le congrès suivant aura lieu en Amérique du Sud, à Medellin, en Colombie dans quatre ans [Ndr: L’une des résolutions prises par le Conseil à Bujumbura prévoit que la fréquence des congrès mondiaux passe de 6 à 4 ans, ce qui explique que le prochain congrès ait lieu en 2013 et non en 2015].

[Michel Jadot] Quel est le sens d’un tel congrès pour l’Union Mondiale, la Compagnie, le Burundi, … ?
[P Salembier sj] Cela a donné aux Burundais l’occasion de faire état de leur souhait de voir s’installer ici à Bujumbura, sur le site jésuite de Kiriri, une université d’excellence d’inspiration ignacienne, tenue par les jésuites. Si la Compagnie ne peut répondre positivement à ce projet tel quel, le passage du Révérend Père Supérieur Général de la Compagnie a créé une ouverture. La Compagnie est prête à examiner une contribution à l’enseignement supérieur, à y consacrer des ressources humaines pour autant que les partenaires locaux trouvent le financement. Bien sûr, la portée d’un tel projet ne peut être limitée au Burundi : il faut qu’il ait une dimension « Grands Lacs ».
Pour l’Union Mondiale, ce congrès fut l’occasion de réamorcer le fonctionnement en réseau. Depuis le début, cela fait partie de la vocation de la Compagnie que de fonctionner en réseau. Ainsi, on peut dire que la Compagnie a un « réseau d’établissements scolaires ». Les Américains des USA ne sont pas habitués à fonctionner de cette manière : chaque association est liée à « son » collège, sans qu’il y ait beaucoup de contacts entre les associations. Mais la nomination d’un président américain à la tête de l’Union Mondiale y contribuera, j’espère.
Pour la Compagnie, c’est un moment d’échange avec les Anciens. La participation de 40 jésuites et le passage du Père Général montre combien la Compagnie attache de l’importance à ce dialogue. Le Rev. Père Général a rappelé le mot du Père Kolvenbach : « Si nous vous avons bien formés à la liberté, vous n’avez plus besoin de nous », mais comme l’a rappelé la dernière Congrégation Générale, la Compagnie a besoin de la collaboration des laïcs et notamment de la collaboration de ses anciens élèves.

source B Albertijn</ul> <p></em>

[Michel Jadot] Quel rôle le Délégué du Père Général auprès de l’Union Mondiale a-t-il joué dans l’organisation de ce congrès ?
[P Salembier sj] Un rôle assez important, je le reconnais. Il a consisté à mettre en contact les uns et les autres, notamment en visitant presque tous les pays d’Afrique où sont établis des collèges jésuites pour organiser une rencontre à Nairobi en septembre 2007. S’y sont retrouvés, avec le comité exécutif de l’Union mondiale, des représentants du Nigeria, de Zambie, du Zimbabwe, de Tanzanie, de la RDC et du Burundi. Cette réunion aboutit au choix de Bujumbura comme ville d’accueil du congrès. Il était temps de se décider.
J’ai pu également apporter une contribution au niveau du contenu du congrès, suggérant des conférenciers rencontrés au cours de mon périple. (…). Le choix de Bujumbura était un pari car un congrès n’avait jamais reposé sur une si petite institution. Le Xavier’s College qui avait hébergé le congrès de Calcutta est une grosse institution universitaire. Cette décision constituait un défi redoutable pour le Lycée du Saint-Esprit de Bujumbura , mais nos amis burundais ont travaillé à ce projet avec constance, générosité et efficacité pendant 18 mois. On peut maintenant parler de succès et on peut en féliciter nos amis burundais.
Mais, toi, Michel, qu’as-tu pensé de ce congrès ?

[Michel Jadot] Je reviens comme toujours, gonflé à bloc, transcendé par l’amitié qui a uni plus de 200 Anciens et Anciennes de tous les âges, de tous les pays, de toutes les races, voire de toutes les religions, parlant des langues différentes, pour la plupart, ne se connaissant pas, mais parlant finalement le même langage, parce qu’ils ont un dénominateur commun si fort, cette éducation complète inspirée par Ignace de Loyola et transmise avec constance et cohérence par les 20,000 jésuites dans le monde.
Ce qui m’a frappé, ce sont :

  1. l’engagement, non seulement des organisateurs, mais aussi des participants, Anciens et Anciennes, dans ce congrès
  2. la présence des jeunes : c’est un élément nouveau et une idée excellente; avec leurs expériments, durant la semaine qui a précédé le congrès, ils sont entrés de plein pied dans le tissu social et humain africain et ils en ont été fort frappés. Je pense qu’ils ne vont pas rester les bras croisés et que des actions verront le jour prochainement
  3. la volonté de décider, de ne pas palabrer, mais de concrétiser
  4. le questionnement : Qu’avons-nous fait, nous Africains, pour le développement de notre continent ? Sommes-nous sûrs de l’aimer ? S’ensuit la critique virulente, par les Africains eux-mêmes, de certaines pratiques. Dans les groupes de travail, certains Anciens des Jésuites sont critiqués : tout en se targuant de cette qualité d’Ancien, ils s’empressent, aussitôt au pouvoir, d’oublier les valeurs ignaciennes dont ils se réclament pourtant : « On leur donne un mandat, ils l’exploitent à leurs propres fins, se comportant comme des électrons libres ; ils entrent dans le jeu des compromissions, du clientélisme et de la corruption, mais il n’y a plus moyen de les contrôler». J’ai entendu au moins quatre ou cinq fois, certains de nos amis africains prononcer cela fermement et sans peur dans les groupes de travail. On voit qu’ils sont impatients de rompre avec ces habitudes, sur les causes desquelles on devrait s’interroger bien sûr : je pense que ce n’est pas qu’une question d’habitude et de tradition pernicieuse, c’est aussi une question alimentaire. Le problème dépasse la simple corruption. L’Afrique n’en a pas le monopole d’ailleurs. Enfin, peut-on échapper au jeu de la corruption, du clientélisme et de la compromission sans se faire éjecter de la scène politique ?

Voilà quelques idées qui m’habitent : ce congrès me fait porter un regard différent sur l’Afrique, sur nos amis et sur la complexité des problèmes auxquels ils sont confrontés.
Je m’interroge aussi sur la meilleure manière de mener l’action à présent. L’excellente entente qui a régné entre les délégations me fait penser que nous pouvons mener des actions conjointes à plusieurs associations, voire, pour la Belgique, à plusieurs fédérations. Je pense aussi que nous pouvons travailler ensemble sur des projets avec les collèges qui chaque année mènent des actions à l’occasion du Carême par exemple : en travaillant ensemble, collèges et associations d’Anciens, on pourrait leur donner une autre ampleur et faire jouer des synergies. La balle est dans notre camp, mais nous ne ferons rien sans nos amis africains qui tiennent à être partie prenante dans le processus !
Détail des pays et de la taille des délégations (ce tableau figurera dans doute dans l’article consacré aux aspects factuels du congrès):

Pays (Nombre)

AFRIQUE
Afrique du Sud: 5
Burundi: 56
Kenya: 2
Nigeria: 6
République Démocratique du Congo: 40
Rwanda: 5
Tanzanie: 3
Tchad: 1
Zambie: 2
Afrique: 120

AMERIQUE(S)
Argentine: 1
Brésil: 3
Chili: 1
Colombie: 2
Mexique: 1
Uruguay: 1
Venezuela: 2
USA: 4
Amériques: 15

ASIE
Hong-Kong: 1
Inde: 20
Indonésie: 2
Asie: 23

EUROPE
Autriche: 1
Belgique: 14
Espagne: 1
France: 22
Grande Bretagne: 2
Hongrie: 2
Irlande: 4
Italie: 2
Rome (Italie): 4
Suisse: 2
Europe: 54

OCEANIE
Australie: 1
Océanie: 1

Nombre total de participants: 213
dont 30 femmes et 40 jésuites